Kos, berceau de la médecine dans l’Antiquité Grecque

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Si vous regardez une carte de Grèce, vous identifierez rapidement l’île de Kos : c’est une grande île allongée au cœur de l’archipel des douze îles du Dodécanèse, à un saut de puce des côtes Anatoliennes. [1]

Bien qu’éloignée d’Athènes et située le long des côtes Turques, Kos fut dans l’antiquité le centre du monde hellénique pour les découvreurs, théoriciens et praticiens de la médecine. A l’époque, sa situation géographique la situait parfaitement au centre d’une population Grecque répartie entre les cités de la Grèce continentale, les îles de l’Egée et la Grèce d’Asie mineure, population à laquelle la science médicale développée sur l’île s’adressait.

L’homme le plus célèbre de l’île est sans aucun doute le père de la médecine moderne, Hippocrate, auquel nous consacrerons le prochain volet de notre série d’articles sur Kos.

Asclépios arrivant à Kos, accueilli par Hippocrate et un habitant

Ce que l’on sait moins, c’est que l’île renferme l’un des sites les plus importants du monde Grec antique dédié au dieu de la médecine : Asclépios. Plus qu’un simple sanctuaire, ce lieu marqua l’émergence de la médecine moderne.

Dans la Grèce classique, s’occuper des infirmes et prendre soin des malades représenta une véritable révolution. Progressivement, les malades devinrent des patients et commencèrent à avoir accès à des traitements rationalisés et non plus basés sur une croyance ou des rites et coutumes dont chacun avait perdu l’origine. Progressivement, ce sont bel et bien des protocoles objectivés par des analogies, des observations et des expériences qui virent le jour, le tout peu à peu consigné dans des écrits et donnant lieu à des enseignements.

Jusqu’au 7ème ou 6ème siècle avant notre ère, un malade ou un infirme se devait en effet de disparaître rapidement. Au mieux pouvait-il compter sur quelques remèdes transmis par la tradition orale ou remettre son sort dans des prières, offrandes ou quelques sacrifices de chèvres ou poules à Apollon, Artemis, ou le centaure Chiron, en espérant attirer la compassion de l’Olympe sur son triste sort.

Avec la montée en puissance du culte d’Asclépios et de sa fille la déesse Hygeia (qui nous a donné le mot « santé » en Grec et « hygiène » en Français), les Grecs du siècle d’or (6ème-5ème siècle avant JC) développèrent une approche plus rationnelle de la médecine tout en maintenant un lien mystique pour les affaires de santé.

La déesse Hygeia

Bien entendu, il n’est pas facile de rompre facilement avec les représentations du passé. Ainsi Asclépios est-il représenté, tel Zeus, naturellement barbu, âgé et paternel (contrairement à son propre père le dieu Apollon !). Il est représenté en marcheur, accompagné d’un serpent enroulé sur un bâton. Ce symbole est devenu le caducée médical (à ne pas confondre avec le caducée d’Hermès aux deux serpents enroulés).

A partir de cette époque, l’établissement de sanctuaires et autres temples dédiés au dieu de la médecine fut en réalité le prétexte pour l’édification de centres médicaux regroupant hôpital, sanatorium, école de médecine, etc.

On trouve ainsi partout en Grèce des sites dédiés à Asclépios, véritables centres médicaux, datant pour certains de 2500 ans ! Ainsi le célèbre site d’Epidaure en Argolide au Nord du Péloponnèse, mais aussi Messini près de Kalamata au sud du Péloponnèse. Ces sites sont parvenus jusqu’à nous et sont les précieux témoignages de l’avènement de la médecine moderne. Au total, on compte 300 sanctuaires, et donc autant de centres médicaux, dédiés à Asclépios. Celui de Kos fut l’un des plus importants et agissait comme « maison mère » pour nombre d’entre eux. Pour la fondation d’un nouveau centre, on déplaçait d’Epidaure ou de Kos une statue d’Asclépios et un serpent sacré. La création de ces sanctuaires était souvent réalisée sur fonds privés, comme ce fut le cas par exemple pour celui d’Athènes, financé en -420 avant JC par Télémaque d’Acharnai.

Le grand centre et sanctuaire de Kos fut créé au 4ème siècle avant JC et devint très rapidement universellement connu dans le monde Grec, puis Romain, comme une destination médicale de premier ordre. Il fut l’équivalent antique, il y a plus de vingt siècles, des sanatoriums Suisses dans laquelle se pressait la clientèle fortunée de la fin du 19ème siècle.

Localisé à 4 km de la ville principale de l’île, sur les pentes d’une montagne boisée lui donnant ainsi accès à un air frais et sain, à des sources d’eau abondantes et à du bois à profusion, le sanctuaire d’Asclépios domine la plaine et la mer face aux côtes d’Anatolie. Des écrits ont prouvé que le choix du site ne se fit pas seulement pour ces considérations évidentes d’accès facile  à l’eau et au bois, mais aussi pour donner aux patients un cadre agréable pour leur convalescence. Un site calme, verdoyant, lumineux et dominant la mer qui invite encore aujourd’hui au repos. Contrairement aux usages ancestraux,  on prenait en effet en compte désormais l’importance du bien-être pour le patient en lui donnant un cadre physiquement, psychologiquement, spirituellement et socialement pensé et conçu pour lui et sa guérison.

Lors des recherches archéologiques menées sur le site, on a retrouvé les traces d’une présence Mycénienne (-1500/-1000) mais aussi les restes d’un temple dédié à Apollon. Cependant il fallu attendre le 4ème siècle avant notre ère pour que la plus grande phase de travaux de construction du sanctuaire d’Asclépios conduise à façonner le site dans la configuration qu’on lui connaît actuellement.

Il s’étage à flan de montagne sur 3 gigantesques  terrasses supportées par de grands murs et connectées par des volées d’escalier.

La première terrasse au niveau le plus bas constitue l’entrée du site. Après avoir passé les portes monumentales à colonnades (propylées), le visiteur, pèlerin ou malade, débouchait alors sur une vaste esplanade dite « therapeuterion ». Une galerie de 67 colonnes de style dorique entourait l’espace offrant magasins, salles de consultation, salles de soins. On a retrouvé dans les sols et murs de ces galeries un système ingénieux et complexe de canalisations permettant tout à la fois d’alimenter les fontaines et salles de consultation mais aussi de rafraîchir les pièces en provoquant un circuit permanent d’eau froide coulant dans les murs et sous les sols. Du côté Est de l’esplanade on trouve deux complexes importants : le système de gestion et d’approvisionnement en eau et, juste à côté, des thermes et bains. Les ruines présentes aujourd’hui datent de la reconstruction par les romains d’un complexe imposant en lieu et place des bains plus modestes datant de l’origine du site.

L’eau avait une importance capitale tant pour l’hygiène que pour les thérapies elles-mêmes. On a ainsi retrouvé le long du grand mur Sud des salles et piscines de soins individuelles où on pratiquait l’hydrothérapie et les bains d’herbes médicinales. Les étudiants ou praticiens du site avaient aussi à leur disposition une immense bibliothèque que des générations d’occupants ont progressivement contribué à alimenter au fur et à mesure que la pratique de la médecine passait d’un rite religieux à une pratique scientifique. Les praticiens de Kos développèrent une science médicale basée sur les plantes, plus spécifiquement sur les 250 variétés de l’île (certaines endémiques) qui devinrent la base de la pratique de la médecine pour plusieurs siècles.

La deuxième plateforme était, elle, dédiée au rite religieux. On y trouvait deux temples : un dédié à Asclépios (en style ionique) et un autre à Apollon (de style corinthien). A l’origine du culte, les Grecs anciens considéraient que pendant son sommeil, le malade recevait la visite d’Asclépios qui rendait opérant les soins dispensés pendant la cure, voir même communiquait directement au patient de nouveaux remèdes. Petit à petit, il apparu qu’Asclépios devait se faire aider par des interprètes et intermédiaires (les asclépidies) chargés de faire le lien entre le dieu de la médecine et les patients et surtout de leur administrer directement les soins issus des études de plus en plus poussées sur le plan médical. Puis ces intermédiaires laissèrent enfin la place aux médecins qui se formaient puis officiaient directement sur le site.

Un imposant escalier mène à la troisième et plus haute terrasse. Côté Est, Nord et Ouest une immense galerie abritait les chambres de repos et convalescence des patients. Au milieu, un immense temple dominant tout le site était exclusivement consacré à Asclépios. C’est sur cette dernière terrasse que fut construite, après l’abandon du site, une église chrétienne consacrant ainsi l’abandon définitif du culte d’Asclépios. En effet, le site fonctionna jusqu’au 4ème siècle après JC mais fut abandonné lors des puissants séismes de 469 puis 554. L’empire Byzantin interdit le culte d’Asclépios et décida d’y ériger une église chrétienne qui fut rapidement entourée d’habitations réutilisant les pierres et marbres des temples et installations héritées de l’antiquité. Au 14ème siècle, les chevaliers de l’ordre de Saint-Jean conquirent Kos et utilisèrent le site comme une carrière de pierre pour construire le château médiéval défendant le port de l’île. La conquête de l’île par les Ottomans finit de faire tomber le site dans l’oubli jusqu’à sa redécouverte par un archéologue Allemand qui en trouva la localisation en s’appuyant sur les écrits décrivant le système de captation et d’acheminement de l’eau depuis deux sources de la montagne jusqu’au site.

L’importance du site, sa localisation, son architecture, son rayonnement, montrent à quel point les Grecs antiques accordèrent de l’importance au progrès et à la recherche dans le domaine du soin aux malades. Kos abrita ainsi pendant plusieurs siècles une des plus grandes communautés médicales dont un des membres a marqué un tournant dans l’histoire de la médecine : Hippocrate.

Références :