Architecture Italienne dans le Dodécanèse

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La longue occupation Italienne des îles du Dodécanèse a légué à la Grèce un patrimoine architectural important et pourtant méconnu datant de la première moitié du XXème siècle. En parcourant la région, on découvre ainsi une architecture unique dans cette partie de la Méditerranée qui étonne le visiteur, car elle ne correspond en rien à l’image que l’on se fait lorsque l’on pense à l’architecture Grecque.

Penchons-nous sur l’histoire de la région, les caractéristiques de ce patrimoine et la richesse de cet héritage.

Peu de personnes le savent mais la Grèce n’a atteint sa taille actuelle qu’à l’issue de la deuxième guerre mondiale, à la faveur du traité de Paris de 1947 qui lui restitue les territoires historiques des îles du Dodécanèse. Cet archipel, constitué de douze îles principales (racine Grecque : ‘dodeka’ signifiant ‘douze’ et ‘nisi’ signifiant ‘îles’), ne faisait en effet pas partie des territoires ayant rejoint le jeune état Grec indépendant en 1830, à l’issue de la guerre de libération contre les Ottomans. Contrairement aux Cyclades, et tout comme le Nord de la Grèce ou les îles du Nord de l’Egée, le Dodécanèse était toujours sous domination Turque au début des années 1910.

En 1912, les Italiens et les Ottomans s’affrontent en Afrique du Nord. L’Italie souhaite s’emparer de la Libye, dernière possession Africaine d’un empire Ottoman vieillissant, dont la zone d’influence se réduit progressivement depuis presque un siècle. Les Italiens, désirant couper aux Ottomans la possibilité de ravitailler leurs troupes d’Afrique du Nord, décident de déplacer le conflit le long des côtes d’Anatolie et occupent les îles Ottomanes, historiquement Grecques, qui font face aux côtes Turques. La stratégie est payante. Non seulement les Italiens conquièrent la Lybie, mais ils mettent également main basse sur les îles du Dodecanèse (à l’exception de Kastellorizo). Ainsi, à partir de 1912 et jusqu’en 1923, l’Italie occupe officiellement l’archipel.

A partir de 1923, les îles (rejointes par Kastellorizo) sont purement et simplement incorporées au royaume d’Italie. Cette situation durera vingt ans et, en 1943, l’Allemagne occupe à son tour l’archipel. A la fin de la deuxième guerre mondiale les îles sont placées sous protection Britannique jusqu’au traité de Paris du 10 Février 1947 qui acte leur restitution au royaume de Grèce.

L’occupation Italienne

La première période d’occupation Italienne couvre donc la décennie 1912-1923. Il s’agit essentiellement d’un contrôle militaire sans statut officiel de colonie pour les îles de l’archipel. Les Italiens commencent cependant à vouloir organiser administrativement leur nouvelle zone de contrôle, et l’évolution de la population s’en ressent : de 158 000 habitants en 1912, la population tombe à 109 000 en 1922 suite à l’exode massif des insulaires Grecs vers les Cyclades, le continent et l’Australie (qui encourage l’immigration et apparaît comme une destination où s’établir pour faire fortune).

La deuxième période d’occupation Italienne couvre deux décennies, de 1923 à 1943. Le Dodécanèse devient alors officiellement une colonie du royaume d’Italie. C’est cette période qui va donner naissance dans les îles à un élan de construction dans le style architectural si particulier voulu par le pouvoir colonial Italien. A cette période, le contrôle militaire des îles laisse la place à un contrôle administratif civil. L’Italie met alors en place un plan pour l’éducation, pour l’investissement économique, pour l’exploitation agricole, sans oublier bien étendu de maintenir des forces militaires importantes sur le terrain. Le système administratif est calqué sur celui de n’importe quelle province Italienne. A tel point d’ailleurs que, contrairement aux possessions Africaines, Rome refusera d’utiliser le terme de colonie pour le Dodécanèse. Là encore, l’évolution de la population reflète les temps : de 1923 à 1937, la population totale du Dodécanèse augmente, mais uniquement du fait de l’installation de colons Italiens, dont la population passe de 6000 à 20000 habitants.

L’occupant Italien décide de doter les îles de nouveaux bâtiments publics couvrant l’ensemble du spectre d’une vie en société : bâtiments militaires, administratifs, écoles, banques, stades, écoles de musiques, cercles des officiers, théâtres, marchés. Avant cela la nouvelle administration décide, notamment à Kos et à Rhodes, d’établir un nouveau plan d’urbanisme allant jusqu’à redessiner des quartiers entiers ou percer des avenues. Dans certains cas, l’aménagement va encore plus loin et de nouveaux centres urbains ou périurbains (villages, communautés agricoles) sont créés de toute pièce (Campochiaro à Rhodes, Torre in lambi à Kos). Une ville entière (Porto Lago) est créée en l’espace de 5 ans au sud de Leros au fond de la rade de Laki pour abriter la base navale de l’Italie en Méditerranée orientale. A Rhodes, l’occupant va jusqu’à « inventer » une station climatique sur les pentes du mont Elie : chalets et hôtels alpins sortent de terre dans une forêt de sapins. Bien entendu l’importance des constructions est proportionnelle à la taille des îles. Si Kos comme Rhodes connaissent de gigantesques travaux, les plus petites îles voient généralement l’influence Italienne limitée à un ou deux bâtiments administratifs (mairie, autorités portuaires). L’importance des constructions et leur style va évoluer tout au long de l’occupation Italienne de l’archipel.

Les deux phases de l’architecture coloniale Italienne

On peut globalement distinguer deux phases et deux styles architecturaux différents pendant cette période d’occupation Italienne. Ces deux phases correspondent aux deux gouverneurs civils qui se succédèrent après 1923 : Mario Lago, de 1924 à 1936, puis Cesare Maria de Vecchi, de 1936 à 1941. Tous deux sont très actifs et impliqués dans l’aménagement du territoire et les choix finaux d’architecture, mais avec des idées et goûts foncièrement différents.

La première phase architecturale est marquée par une double volonté : moderniser et expérimenter. Moderniser, au sens où il s’agit de créer de nouveaux quartiers, d’ériger de nouveaux bâtiments administratifs et culturels dans une optique à la fois fonctionnelle et esthétique. Ainsi les fronts de mer de Rhodes (à l’extérieur de la vieille ville) et de Kos, aux pieds de la forteresse des chevaliers de Saint-Jean, sont totalement remaniés et aménagés en « foro italiko », grande promenade regroupant les principaux bâtiments administratifs (palais du gouverneur, tribunal, banque d’Italie) mais aussi hôtels, cercles culturels, etc. Expérimenter, au sens où l’architecture mise en œuvre par Florestano di Fausto, qui se voit confier les clés des travaux par le gouverneur Mario Lago, est expérimentale. L’architecte veut à la fois produire des bâtiments fonctionnels mais aussi inventer un style architectural propre qui, tout en étant héritier de l’art nouveau Italien (le novecento), doit incorporer l’influence des architectures passées de l’île (militaire moyenâgeux, Byzantine, Ottomane, Grecque). Il évacue cependant rapidement les influences Byzantine et Grecque considérant la première peu valorisante et l’influence grecque, redéfinie un siècle plus tôt au travers du style néoclassique, contestable.

Ainsi pendant cette première période, un style riche, esthétique et complexe mélangeant les influences des architectures Vénitiennes (St Marc, le palais des doges…), Ottomanes (arabesques, minarets, coupoles ajourées..) ou moyenâgeuses (gothique et roman) donnent aux deux plus grandes îles du Dodécanèse, Kos et Rhodes, de grands bâtiments aux façades richement dotées et à la physionomie très proche des influences revendiquées. On parle alors de l’éclectisme Italien. C’est le cas de l’immense bâtiment administratif principal de Rhodes, du bâtiment administratif principal de Kos, du centre portuaire de Rhodes, de l’hôtel des roses et du cercle Italien de Rhodes dans leur première version, ou encore de la cathédrale catholique de Rhodes.

L’apogée de cette architecture, mais aussi le point de basculement vers une architecture différente, sont symbolisés par le complexe thermal de Kallithea à Rhodes.

La deuxième phase architecturale commence à l’arrivée du nouveau gouverneur Cesare Maria de Vecchi, ministre de Mussolini, qui change d’architecte et demande à R.Petracco ou A.Bernabiti de revenir à un style plus simple, plus dépouillé. Il lance même une politique de purification architecturale visant à modifier les bâtiments construits moins de dix ans auparavant par son prédécesseur. Ainsi, l’hôtel des Roses, la Casa Dell Fascio ou le club Italien à Rhodes sont débarrassés de leurs arabesques et de leurs balustres ouvragés, et leurs arches sont simplifiées. Cette nouvelle architecture, dite du rationalisme Italien, est beaucoup plus massive et standardisée. La nouvelle ville de Porto Lago à Leros en est l’exemple type. Ce courant touche tous les types de bâtiment. Ainsi, à Kos, les nouvelles constructions de cette phase se localisent sur la place principale avec le musée archéologique, la maison du fascisme, le marché municipal, et des maisons individuelles du quartier colonial. A Rhodes, on peut aussi noter l’architecture de l’aquarium municipal.

Un riche patrimoine encore présent

Aujourd’hui encore, chacune des îles de l’archipel possède un ou plusieurs témoignages architecturaux de l’occupation Italienne et de ces deux styles architecturaux : éclectisme italien et rationalisme italo-fasciste. Ainsi même des petites îles comme Kastellorizo ou Nisyros possèdent encore un bâtiment public (école ou administration portuaire) de cette époque. Les plus grandes îles ajoutent aux bâtiments publics de nombreuses maisons individuelles ou équipements culturels dans ces styles architecturaux. Généralement localisés dans la ville principale de l’île ce patrimoine fait depuis quelques années l’objet de restaurations intensives. Sur les deux plus grandes îles, on peut aussi découvrir des lieux de villégiatures en bord de mer ou en altitude. Ainsi à Rhodes, vous pourrez déguster un thé des montagnes et un galaktobouriko dans une atmosphère typique des dolomites Italiennes à l’hôtel restauré Elafos dans l’ancienne station climatique du centre de l’île.

Pour en savoir plus :

Découvrez le livre de Vassilis Colonas « Italian architecture in the Dodecanese Islands (1912-1943) » aux éditions Olkos.